Juin 2010: Printemps de la francophonie : échanges culturels

et amicaux à Hradec Kralové (Marie-Ange Bernard)

 

 

Extraits de l’article paru dans Francophonie vivante, Juin 2010, p. 43.

 

C’est dans cette jolie ville, située à une centaine de kilomètres à l’est de

Prague, que nous avons fêté le printemps 2010 de la francophonie. Le but de

cette rencontre était de faire connaître la littérature française de Belgique aux

élèves des classes terminales qui suivent une formation de français au Gymnasium

Tyl de Hradec Kralové ainsi qu’aux lecteurs de la Bibliothèque municipale.

Au mois d’avril 2009, nous avions visité la classe où notre amie, Marcela

Machackova, non seulement enseigne la langue française mais ouvre

aussi ses étudiants à la culture de l’Hexagone. Elle connaît bien la France où

elle a souvent voyagé et l’atmosphère de ce joli local qui donne sur les arbres

en témoigne: carte de France, photos, portraits d’écrivains… Cependant

– est-ce du chauvinisme? – je lui ai fait remarquer qu’il n’était nulle part fait

allusion à la littérature française de Belgique. Le projet est né aussitôt: partager

un peu de notre littérature l’année suivante.

Au cours des mois qui ont suivi, un thème a été choisi: la ville. Un lieu

a été proposé: la très belle Bibliothèque municipale de Hradec Kralové. Une

date: le 23 mars 2010 et enfin un programme donné à deux reprises le même

jour: une conférence et une prestation musicale des élèves. Cela signifiait

bien sûr, des contacts avec les professeurs et leurs classes au Gymnasium,

avant et après cette journée.

(…) Il y eut, pendant l’un de nos échanges avec les élèves des classes de français,

un moment particulièrement sympathique. J’avais demandé si l’un ou l’un d’entre eux

pouvait me réciter un poème. J’ai écouté alors un bien joli texte dont je ne comprenais pas

le sens mais qui m’a parlé. Puis, à leur demande, ce fut mon tour. J’ai choisi de leur

dire Fantaisie  de Nerval. Le plaisir fut réciproque et l’échange, réel.

(…)

Des univers urbains en résonance : conférence à la Bibliothèque

Dès la fin du XIXe  siècle, Hradec Kralové, en même temps que Prague, a

connu un élan de richesse, d’élégance et de culture. S’affirmait alors le sentiment

d’identité nationale. En témoignent, dans la vieille ville, l’ancienne

banque où est logée aujourd’hui la Bibliothèque municipale et la Galerie d’art

moderne qui datent toutes deux de 1912. La première est encore très art nouveau,

la deuxième est déjà de tendance cubiste.

C’est ce mélange des styles qui donne un caractère très original à Hradec.

De ce point de vue, les Belges, les Bruxellois en particulier, s’y retrouvent fort

bien. Et lorsque j’illustrerai ma conférence notamment de quelques projections

de dessins de Schuiten, les élèves seront amusés, mais pas étonnés.

Sous le titre La Ville vue par les écrivains français de Belgique (1910-2010),

j’ai tenté de montrer, extraits à l’appui, différents aspects propres à notre littérature.

Il a fallu bien sûr expliquer, brièvement mais de façon imagée, le contexte linguistique

et les tensions qui en résultent. Les Tchèques sont peut-être plus aptes que d’autres à le comprendre:

les communautés tchèque et slovaque ont connu leurs dissensions. Il était important aussi,

à traversles différents courants, de montrer l’indépendance prise progressivement

par notre littérature à l’égard de Paris et de bien faire comprendre ce que signifiait

l’appellation littérature française de Belgique. Il était clair que lesymbolisme et le surréalisme,

mouvements développés dans ce pays qui était alors la Tchécoslovaquie, étaient familiers

à mes auditeurs.

J’ai ensuite, sur base d’explications et de lectures de textes, évoqué

quelques moments de la vie urbaine en Belgique, ne tenant plus compte

alors du point de vue chronologique, préférant mettre les atmosphères en

parallèle ou en opposition. Ainsi, pour mettre en parallèle les toits de Hradec vus de la

Tour Blanche, j’ai confronté un passage de Suzanne Lilar sur les tours de

Gand et un poème de Michaël Lambert, Pieux,  qui les a bien fait sourire.

La notion de réalisme magique rejoignait aussi une perception du monde

qui leur était proche: celle de « rêveurs de la ville » comme Odilon-Jean

Périer, ou celle que l’on trouvait à Bruxelles, au Théâtre-Poème, qui ressemble

à certains lieux de rencontre pragois.

Quant à la « bruxellisation » de notre capitale et à notre modernisme

« kafkaïen », comment ne s’y seraient-ils pas reconnus? La description des

tunnels par Jean-Luc Outers, le rire des machines chez Norge, les papiers jetés

de la Grande Roue chez Jacques De Decker, autant de textes qui leur ont parlé.

Étonnant parallèle aussi entre l’hôtel Hannon et certains de leurs immeubles art nouveau,

entre La Maison folle de Jeanine Moulin et la Maison qui danse  à Prague.

Et avant qu’on en arrive à la ville populaire et cosmopolite, deux élèves

nous ont comme conduits vers la place du Jeu de balles décrite par Baronian grâce à un

air d’accordéon.

Que dire du fantastique à la Jean Ray? Des villes où des rues, des boutiques

disparaissent du soir au matin, cela ne paraît pas plus étonnant que cela

à mes auditeurs tchèques.

Il m’a paru intéressant de terminer cette approche par des écrivains de

Belgique qui avaient séjourné à Prague. Tous l’avaient trouvée magique et

angoissante, tantôt maléfique, tantôt merveilleuse : Jacques-Gérard Linze

dans La conquête de Prague  (1965), Stéphane Lambert avec son roman

superbe Les couleurs de la nuit  (2010) et Benoît Peeters, qui donne place à

Prague dans ses Villes enfuies  (2007).

Il semble qu’il y ait bien des points communs entre les écrivains de Belgique

et les écrivains de la République tchèque : sens du passé, de l’autodérision, goût pour

l’irrationnel et le fantastique…

C’est grâce à la traduction fine assurée par Marcela Machackova que le

public a pu suivre la séance de bout en bout.

Il fut bien plaisant ensuite d’écouter les élèves du Gymnasium réciter

C’était au temps…  de Jacques Brel et chanter Bruxelles  de Guillaume.

Tout cela dans la jolie salle d’inspiration baroque de la Bibliothèque

Municipale de Hradec Kralove.

 

2010 : Remise du Prix Art et Histoire à Julien Maréchal pour

Quand le pays liégeois chante l’ouvrier.  L’image du travailleur dans la chanson sociale (1884-1940)

 

La séance s'est déroulée au Musée de la Métalurgie et de l'Industrie à Liège. Elle a été suivie par la visite du musée en compagnie de son conservateur. Le lauréat, Julien Maréchal et sa soeur, leur père, Marc Maréchal, musicien et directeur de l'académie d'Eghezée, ainsi que Joëlle Lanscotte ont interprété des chansons ouvrières.

 

   Joëlle Lanscotte    

  La famille Maréchal   

                                                                                                                                    Julien Maréchal

Le travail de Julien MARECHAL est une étude originale qui tente de dégager une « image du travailleur » dans la région liégeoise à partir de la chanson sociale en un temps particulièrement riche pour l’histoire du monde du travail (1884-1940).

L’auteur situe clairement l’époque qui voit « la Belgique sociale changer de visage », passant d’un « état libéral et absent à un état garant des droits sociaux », grâce à la mise en place d’organisations ouvrières combatives.  Il décrit ensuite la vie ouvrière : travail, salaire et pouvoir d’achat, lieux de la vie sociale, avant de replacer la chanson dans la culture des différents milieux sociaux.

A partir de ce cadre historique, l’auteur étudie les chansons publiées (« quelque peu désincarnées ») dont il souligne le caractère « social ».  On ne trouve que peu d’analyse musicologique et l’auteur n’a pas fait d’enquête orale.  Il travaille donc principalement d’après un corpus de 156 chansons choisies dans la collection d’un millier rassemblée à l’Institut d’Histoire ouvrière, économique et sociale de Seraing (I.H.O.E.S).  Compte tenu de son volume, cet ensemble a pu être analysé en profondeur : les auteurs, la langue, l’objet, la forme musicale, la date, la diffusion, les éditeurs.  L’auteur a pu ainsi distinguer les chansons françaises, les produits liégeois, les œuvres dialectales, les chants du POB ou les compositions réalisées dans la lutte.

L’analyse des chansons apporte des révélations intéressantes sur les conditions de travail (notamment dans la mine avec ses périls), certaines (plus rares) exaltent le travail.  Toutes sont pleines de respect pour l’ouvrier.  Après le travail, la famille et la vie (de l’enfance à la vieillesse) ne sont pas oubliées.  Sur le plan social et culturel, l’auteur a noté la solidarité, le désir de cohésion mais aussi la faiblesse de l’instruction.

Les chansons ne se contentent pas de décrire la condition ouvrière, elles sont un instrument de lutte pour une « condition meilleure ».  Les attaques contre le patronat et la bourgeoisie ou encore le gouvernement et les catholiques s’accompagnent d’appels à la compassion ou à l’entraide mais surtout de revendications politiques (le suffrage universel, la législation sociale).  La grève est le moyen de lutte le plus répandu mais les chansons appellent aussi à la mise en place d’organisations ouvrières (notamment dans le cadre du POB).  On trouve, par contre, peu d’appels intransigeants ou « renversement de l’ordre social ».

Le jeune historien a fait un excellent travail mettant en œuvre la bibliographie, recherchant un ensemble de sources significatives qu’il a examinées avec esprit critique et en utilisant les ressources de l’informatique, tout en conservant le caractère humain et qualitatif des textes.

 

Jean-Pierre DUCASTELLE

 

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