Les prix littéraires vus par Laurent Demoulin

December 12, 2019

 

 

Laurent Demoulin a reçu le Prix Maurice Carême de Poésie, un prix qui, depuis sa première édition, il y a tout juste trente ans, a bâti un palmarès qui offre une sorte d’anthologie idéale de la poésie belge contemporaine.

 

Le prix a récompensé son recueil Poésie (presque) incomplète (L’herbe qui tremble), un recueil dans lequel se mêlent l’humour et l’émotion dans des jeux poétiques audacieux, qui vont du vers régulier au vers libre en passant par d’étonnants « poèmes à rimes contrariées ». En suivant ce lien, vous pourrez trouver une analyse du recueil sur le site du Carnet et les instants : Poésie (presque) incomplète

 

La carrière de Laurent Demoulin est jalonnée de nombreux prix, comme le Prix Émile Polak qu’il a reçu pour son recueil Filiation (Le Fram, 2001), le Prix Marcel Thiry, obtenu pour Trop tard (Tétras Lyre, 2007) ou le Prix Victor-Rossel qui a couronné son roman Robinson (Gallimard, 2016).

 

Il avait donné sa vision des prix littéraires dans le dossier de Francophonie vivante qui leur a été consacré (2018/2). Voici son témoignage sur « les prix et les non-prix ».

 

Les prix et les non-prix

 

Laurent Demoulin

 

« Témoigner de mon expérience des prix littéraires ? Avec plaisir », ai-je répondu spontanément à François-Xavier Lavenne qui me posait aimablement la question. Une fois mon premier élan passé, je me suis demandé avec anxiété : « Suis-je capable de développer la moindre pensée intelligente, personnelle, originale sur ce sujet ? » Ensuite, quand j’ai voulu m’atteler à la tâche, une seconde difficulté m’est apparue. Si Francophonie vivante s’adresse à moi, c’est parce que j’en ai reçu, des prix, bien sûr. Mais comment éviter alors, en parlant de mes petits succès, les pièges symétriques du narcissisme outrancier ou de l’insupportable fausse modestie ? Au fond, ne vaudrait-il pas mieux s’adresser aux écrivaines et aux écrivains qui ne reçoivent jamais de prix littéraires ?

 

Il y en a ! Des cohortes ! Je dirais même que j’ai fait longtemps partie de l’une d’entre elles ! Avant d’affronter la vraie question qui m’est posée et qui concerne, bien entendu, les prix reçus, peut-être est-il utile, pour mettre ceux-ci en perspective, d’évoquer mes non-prix, qui sont nettement plus nombreux…

 

Les prix pas pris

 

Mes non-prix sont de deux natures. D’abord, il existe un nombre presque infini de prix, prestigieux ou non, que je n’ai même jamais songé à obtenir. Ensuite, sans doute pourrais-je compter une bonne quinzaine de prix auquel j’ai aspiré en vain.

 

Au tout début, à l’époque où je noircissais mes premières pages, au milieu de mon adolescence, j’écrivais selon le principe de « l’intransivité radicale » – sans pour autant connaître cette expression issue de Les Mots et les Choses de Michel Foucault. J’écrivais. Point. Sur mon île, dans ma grotte, hors social, sous les étoiles, au-delà ou en deçà du monde. Écrivain était une place, que j’occupais – ou du moins que je croyais naïvement occuper – sans arrière-pensée, de facto, de façon absolue, impérieuse et inutile. J’étais fier, pur, entier : je refusais d’entrer dans le jeu social, d’affronter le réel, de m’éblouir dans le regard d’autrui. Narcisse amoureux du miroir de son écriture, j’étais un bel onaniste : la jouissance des mots se suffisait à elle-même. J’étais pacifiste aussi : j’évitais le combat, la victoire et la défaite. J’écrivais durant la nuit, traquant les mots dans un vieux dictionnaire Larousse en deux volumes. Jamais je n’envisageais d’envoyer mes textes aux revues, aux éditeurs, aux auteurs vivants que j’admirais : alors, participer à un concours ? Cela m’aurait paru indigne, arriviste, mesquin, vulgaire, mercantile et illégitime. Vous m’auriez posé la question à l’époque, j’aurais probablement répondu que l’art n’était affaire ni d’école ni de compétition. Au diable les chants amébées, les joutes poétiques et les jurys ! La littérature se joue dans l’empyrée, au nadir, à la faveur d’un dialogue avec les anges…

 

Après cette période dorée, encouragé par mon père, je me suis cru capable de conquérir le vaste monde : quelques romans sont partis par la poste pour atterrir sur le bureau de prestigieux éditeurs parisiens. Ceux-ci m’ont tous répondu en recourant à des variantes de la célèbre formule « ne correspond pas à nos collections ».

 

Ce n’est qu’après la première vague de refus que, de temps en temps, par compensation, pour me rassurer, j’ai commencé à convoiter les prix octroyés par l’un ou l’autre concours ou l’une ou l’autre bourse d’écriture.

 

Je me souviens d’un lieu culturel particulier, devenu, après sa disparition, presque mythique (du moins dans ma bonne ville de Liège), qui s’appelait « Le Cirque divers » et dans lequel Jacques Izoard, Carmelo Virone puis Michel Zumkir organisèrent tour à tour des soirées littéraires, que je suivais régulièrement. Une année, un concours de nouvelles fut organisé dans ce cadre stimulant. Plusieurs prix étaient distribués. Non seulement, j’y participai, mais, comme j’enseignais déjà (à l’école Normale et pas encore à l’université), j’avais encouragé un de mes étudiants favoris à faire de même. Il était passé chez moi avec sa nouvelle, nous nous étions lus l’un l’autre, et, fort de ma double autorité de prof et d’aîné, je lui avais donné quelques conseils. Il avait hésité avant de relever dans mon texte, qu’il admirait visiblement, une faute de conjugaison assez monstrueuse.

 

Le soir de la remise des prix, selon une coutume bien établie, le présentateur commença par nommer les lauréats des prix secondaires et je crois pouvoir dire honnêtement que je fus content d’entendre, parmi les seconds accessits, le nom de Charles, mon étudiant. Puis, par un hasard que je ne m’explique toujours pas, au moment de nommer le grand vainqueur du premier grand prix du Cirque Divers, le présentateur prononça les cinq syllabes de « Laurent Demoulin ». Je triomphais ! Quelle équipe nous formions, Charles, mon jeune disciple et moi, son jeune maître ! Mais le présentateur se ravisa aussitôt. Veuillez nous excuser, il y a erreur. Et fut chaudement félicité un auteur dont le patronyme m’était jusqu’alors inconnu ! Non seulement, je n’avais rien remporté du tout, mais j’avais été désigné, par cette bévue incompréhensible, en tant que participant et en tant que battu. Je n’étais en effet, dans la salle, probablement pas le seul non-gagnant, mais j’étais bien le perdant unique. Consterné, je me mis aussitôt à broyer du noir en me répétant in petto que, moi qui me prenais encore une heure plus tôt pour un écrivain, à l’identité stable, intemporelle, universelle, je n’étais même pas capable de gagner un petit concours dans ma petite ville, dans mon établissement culturel préféré, alors que je connaissais un membre du jury sur deux ! Je crois bien avoir ressenti profondément ce soir-là le sens du mot « humiliation », surtout au moment d’accepter les milles excuses du présentateur, en mimant le beau joueur compréhensif, heureux de la victoire méritée de ses adversaires.

 

Malgré cette malheureuse expérience, je participai, dans les années qui suivirent, à d’autres concours de nouvelles, de portée nationale cette fois. La remise des prix avait donc lieu logiquement à Bruxelles. Les deux premières années, je m’y rendis scrupuleusement, le cœur plein d’espoir. Puis je me contentai de découvrir le nom du vainqueur dans la presse, ayant bien compris que les organisateurs prévenaient sans doute les lauréats, mais, pour que la salle fût remplie, ils se gardaient bien d’informer à l’avance du résultat les autres participants.

Je ne recevais donc pour tout salaire social de mon écriture que des non-prix et des non-publications (après la première vague de refus des éditeurs, une dizaine d’autres marées noires suivirent). Mon être se divisa en deux : dans l’intimité, je continuais à écrire, vaille que vaille, toujours soutenu par ma famille, porté par je ne sais quelle prétendue nécessité intérieure ou, tout simplement, grâce à un plaisir grandissant. Et, au niveau social, je me mis à douter profondément de mes écrits, de mes qualités, de l’importance de ce que je croyais avoir à dire au monde. Je ne me disais plus écrivain, ne me prenais plus pour un écrivain, ne me pensais plus comme un écrivain. J’étais un non-écrivain qui écrivait. Pourtant, dans l’espoir que la situation se renverse, je continuais à participer à certains concours, à envoyer des romans aux éditeurs. Mais je souffrais du manque de reconnaissance. Je voulais « en être » et je n’en étais pas. Les non-prix me le répétaient à l’envi.

 

Cela eut-il de l’influence sur mon écriture ? Je crois que oui. Le doute permanent quant au contenu de mes textes m’incita à en peaufiner la forme, peut-être de façon excessive. Mon écriture était, au départ, simple et spontanée, elle devint baroque et ciselée. En ce qui concerne la poésie, j’abandonnai petit à petit le vers libre, qui me venait d’un seul jet, pour le vers régulier, dont la discipline est un peu plus exigeante. Si je n’étais qu’un plumitif, du moins, étais-je un plumitif consciencieux, qui faisait son travail. Je ne cherchais pas à « montrer ce que je savais faire », comme on le reproche souvent aux jeunes auteurs, mais, au contraire, à cacher derrière un luxe formel l’indigence supposée de mon propos.

 

Les premiers prix

 

Puis ma situation s’améliora quelque peu. Depuis toujours, j’écrivais dans tous les genres : poésie, chanson, scénarios de bandes dessinées ou de films, nouvelles, romans, textes autobiographiques, essais, études littéraires, critiques journalistiques, textes engagés, etc. Et, dans deux de ces nombreux genres, j’ai fini par recevoir un peu de reconnaissance, tout en continuant à collectionner les lettres de refus et les échecs cuisants dans les autres. Comme je fus engagé à l’université, les textes que je consacrais aux auteurs contemporains devinrent non seulement légitimes, mais nécessaires : j’étais payé en partie pour les écrire. Par ailleurs, peu auparavant, je parvins à publier une petite part de ma poésie, en revue d’abord, puis en recueil et mes vers me valurent les premiers prix que je reçus.

 

C’est à une grande dame de la poésie belge que je dus l’un d’eux : Liliane Wouters, à qui j’avais envoyé le manuscrit de Filiation, me téléphona un beau jour de l’an 2000 pour me dire que, comme son éditeur, Les Éperonniers, rencontrait quelques soucis financiers, elle n’était pas en mesure de publier mon recueil dans sa collection « Feux », mais qu’elle se ferait un plaisir de m’obtenir un prix à l’Académie : le prix Émile Polak. Donc, si, chaque fois que je tentais ma chance, je ne remportais que des non-prix, qui me confortaient dans ma position de non-écrivain écrivant tout de même, j’obtins une belle récompense sans l’avoir convoitée.

 

Cependant, ni la légitimité de mes articles universitaires ni ces petits succès en matière de poésie ne me permirent de me prendre à nouveau pour un écrivain. Ces genres occupent tous deux des positions marginales, diamétralement opposées, mais ayant ceci en commun d’être peu lus. La vraie littérature, d’un point de vue social, c’est le roman.

 

Robinson chez Gallimard et le prix Rossel

 

La parution de Robinson chez Gallimard, en novembre 2016, a été un tournant dans ma vie, assurément. Mais, alors que mon manuscrit portait, sous son titre, la mention « roman », mes éditeurs ont jugé qu’il s’agissait plutôt d’un récit. Comme je n’avais pas du tout envie d’insister sur la portée autobiographique du livre et qu’à mes yeux, il s’agissait bel et bien d’un roman, d’un livre basé sur un matériau autobiographique, mais écrit avec des techniques soit poétiques soit romanesques, je résistais un moment à leurs arguments, tant et si bien qu’un compromis à la belge fut trouvé à Paris : aucune mention n’apparaîtrait sous le titre.

 

Robinson a rencontré spontanément un beau succès dans mes terres, à Liège, où il compta parmi les meilleures ventes de très bonnes librairies. Mais au-delà de la côte d’Ans, malgré un nouveau prix octroyé à Bruxelles par l’Académie, il n’existait guère.

 

C’est alors que j’eus la chance extraordinaire de remporter le prestigieux prix Rossel, vaillamment soutenu par le journal Le Soir. Ce prix eut deux conséquences majeures. D’abord, il élargit le cercle de mes lecteurs à la Belgique francophone entière (pour la France, il ne changeait cependant rien du tout) et il me permit d’être invité dans de nombreuses librairies, bibliothèques ou centres culturels wallons ou bruxellois. Ensuite, il s’agit bel et bien d’un prix attribué à un roman, non à un témoignage autobiographique. Et Pierre Mertens, dans son généreux discours, le soir de la remise du prix, y insista fortement.

 

Enfin, je devenais (ou redevenais) un écrivain à part entière. La foi en mon écriture qu’avaient affichée jadis mon père et ma mère était enfin partagée par le monde littéraire.

 

Conclusions

 

La sociologie de la littérature, portée les écrits majeurs de Jacques Dubois et de Pierre Bourdieu, a montré à l’envi que l’image de la tour d’ivoire, de l’écrivain solitaire face aux exigences pures et célestes de la Beauté, est un mythe. C’est dans ce mythe que je vivais adolescent. Et je ne parvenais peut-être à m’y complaire que grâce au soutien de mes parents. Les écrivains sont, comme tous les êtres humains, des êtres sociaux, qui se définissent les uns par rapport aux autres, qui cherchent une place dans un champ de force, qui obéissent inconsciemment à des stratégies, etc. Comme tous les artistes, ils éprouvent un besoin vital de reconnaissance. Et ils n’existent vraiment que grâce aux lecteurs : ce sont ceux-ci qui achèvent les livres (je le mesure souvent en entendant les remarques judicieuses et auxquelles je n’avais pas du tout songé, dont les lecteurs et les lectrices me font part au sujet de Robinson).

 

Les prix littéraires jouent un rôle dans ce contexte : négatif pour l’écrivain qui n’en reçoit guère, positif pour celui qui en reçoit.

 

En outre, ils corrigent parfois les errances du marché de l’édition. Dans un monde idéal, les livres trouveraient naturellement leurs lecteurs, sans passer par aucune espèce de canal. Mais le monde est loin de correspondre à cet idéal et l’édition est aujourd’hui en grande partie dominée, comme le reste de la société, par l’argent, le marketing et la publicité. Certains prix à Paris sont peut-être eux-mêmes partiellement conditionnés par les mêmes impératifs commerciaux. Mais pas tous. Et les prix décernés en Belgique échappent encore à cette logique délétère. Dans ce contexte, les prix vraiment indépendants, dont le jury est composé d’écrivains qui défendent simplement les livres qu’ils ont aimés en raison de leurs qualités littéraires, sont devenus des lieux de contre-pouvoir tout à fait sains et utiles. Ils confortent dans leur statut les auteurs, ces êtres fragiles en mal de reconnaissance, et ils aiguillonnent, parfois, les lecteurs vers une littérature qui, sans eux, resterait dans l’ombre.

 

Mais, tout à ma satisfaction des honneurs récemment reçus, je ne dois pas oublier ceci : si, quand je regarde le palmarès visible des prix, c’est-à-dire celui des récipiendaires, je me dis souvent que, pour la plupart de ceux-ci, il s’agit d’une juste récompense pleinement méritée, que penserais-je si j’avais sous les yeux le palmarès invisible, le contre-palmarès – la face cachée de la lune – et que je lisais les noms de tous les perdants ? Nombre d’écrivains de grande valeur ne reçoivent hélas que des non-prix !

 

 

Please reload

Posts à l'affiche

Bilan des recherches sur le prix Goncourt de Charles Plisnier

August 28, 2018

1/3
Please reload

Posts Récents
Please reload

Archives
Please reload

Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square
  • Twitter Basic Square
  • Google+ Basic Square

​© 2015 by Agnès Leuridan.Proudly created with Wix.com

  • Wix Facebook page